18
Réparer ses torts
— Vous êtes en retard, dit Nasuada tandis qu’Eragon Angela s’asseyaient sur deux des chaises disposées en arc cercle devant son trône de bois sculpté.
Il y avait là Elva et Greta, la vieille nourrice chargée de veiller sur elle, celle qui, à Farthen Dûr, avait supplié Eragon de bénir l’enfant. Comme précédemment, Saphira, installée dehors, passait le nez par une ouverture afin de participer Solembum s’était roulé en boule près de sa tête et paraissait dormir du sommeil du juste ; seule, sa queue remuait de temps à autre.
Après s’être excusés de leur retard, Angela et Eragon écoutèrent Nasuada expliquer à Elva l’importance capitale de ses dons pour les Vardens. « Comme si la petite ne le savait pas déjà », commenta Eragon pour Saphira. Elle lui rappela promesse du jeune Dragonnier, et enjoignit à l’enfant de l’en libérer, lui expliqua qu’elle était consciente des effets douloureux de la bénédiction, consciente aussi qu’elle lui demandait beaucoup, mais que le sort du pays entier était en jeu. N’était-il pas noble et louable de sacrifier son confort pour arracher l’Alagaësia aux griffes de Galbatorix ? Ce fut un beau discours, éloquent, enflammé et bien argumenté, un discours propre à toucher le cœur de la fillette.
Elva, qui était restée sans bouger, son petit menton pointu posé sur ses deux poings, releva la tête et répondit d’un « Non » catégorique. Sous le choc, tous se turent. Dans le silence, la fillette les regarda l’un après l’autre sans ciller, puis elle leur exposa ses raisons :
— Eragon, Angela, vous qui avez partagé les pensées et les émotions de mourants, vous savez à quel point c’est horrible, déchirant, cette sensation qu’une partie de soi-même disparaît à jamais. Et ce, pour un seul être. Quand vous choisissez de l’accompagner, car rien ne vous y oblige, alors que moi… Moi, je n’ai pas le choix. Je subis toutes les morts, les unes après les autres. En ce moment même, je sens la vie qui se retire de Sefton, l’un de tes soldats blessés à la bataille des Plaines Brûlantes, Nasuada ; je sais quelles paroles prononcer pour alléger sa peur de sombrer dans l’oubli. Si grande est sa terreur que j’en tremble !
Dans un cri inarticulé, elle leva les bras devant son visage comme pour se protéger d’un coup. Puis :
— Ah, c’est fini, il est parti. Mais il y en a d’autres. Il y en a toujours d’autres. C’est une procession sans fin.
Sa voix d’enfant moqueuse et lourde d’amertume troublait comme une parodie grinçante.
— Me comprends-tu vraiment, Nasuada, Dame Qui-Marche-La-Nuit… Celle-Qui-Voudrait-Être-Reine-du-Monde ? Comprends-tu ? Physiques ou mentales, toutes les souffrances qui m’entourent m’affectent. Je les ressens comme si elles étaient miennes, et le sort d’Eragon me pousse à atténuer les douleurs de ces malheureux quoi qu’il m’en coûte. Si je résiste à ce besoin, comme je le fais en ce moment, mon corps se rebelle, l’acidité me brûle l’estomac, j’ai plus mal à la tête que si un nain me cognait sur le crâne, je n’arrive plus à bouger, moins encore à penser. Est-ce là ce que tu me souhaites, Nasuada ? Nuit et jour, les peines du monde m’assaillent sans répit. Depuis qu’Eragon m’a bénie, je n’ai connu que la souffrance et la peur, jamais la joie ou le plaisir. La face avenante de la vie, les petits riens qui rendent cette existence supportable me sont refusés. Jamais je n’y ai droit. Jamais je ne prends part aux événements heureux. Je ne vois que ténèbres. Que la somme de malheur des hommes, des femmes et des enfants sur un mile à la ronde qui m’accable de son poids et me tourmente. Cette bénédiction m’a privée de mon enfance. Elle a forcé mon corps à grandir trop vite, mon esprit à mûrir plus vite encore. Eragon parviendra peut-être à me libérer de mon sinistre don et des besoins qui l’accompagnent, mais il ne me rendra pas l’innocence qui était mienne, qui devrait l’être encore – pas sans détruire ce que je suis devenue. Ni enfant ni adulte, je suis un monstre. Jamais je n’aurai ma place où que ce soit. Je ne suis pas aveugle, vous savez. Je vois vos réactions gênées dès que je m’exprime.
Elle secoua la tête avec véhémence :
— Non. C’est trop me demander. Je ne veux pas continuer comme ça, ni pour toi, Nasuada, ni pour les Vardens, ni pour toute l’Alagaësia, ni même pour l’amour de ma mère si elle était encore parmi nous. Cela n’en vaut pas la peine, pas pour tout l’or du monde. Je pourrais me retirer en un lieu isolé pour ne plus avoir à souffrir des douleurs des autres, mais je ne veux pas vivre ainsi. Non, la seule solution, c’est qu’Eragon tente de rectifier son erreur.
Ses lèvres se retroussèrent en un sourire matois :
— Si vous avez des objections, si vous me jugez sotte, égoïste, vous serez bien avisés de vous souvenir que je suis à peine sortie des langes, que je n’ai pas encore fêté mes deux ans Seuls des fous exigeraient le martyre d’un bébé au nom du bien commun. Quoi qu’il en soit, bébé ou pas, ma décision est prise, elle est irrévocable. Rien ne me fera changer d’avis.
Nasuada s’employa de nouveau à tenter de la convaincre sans résultat. Enfin, à court d’arguments, elle demanda à Angela à Eragon et Saphira d’intervenir. Angela s’y refusa sous prétexte qu’elle n’avait rien à ajouter, qu’Elva était libre de ses choix et qu’il n’y avait pas lieu de la harceler comme une bande de geais criards qui s’en prennent à un aigle. S’il partageait ce point de vue, Eragon accepta cependant de faire un geste :
— Elva, je ne te dicterai pas ta conduite, toi seule peux en décider. Cela étant, ne rejette pas d’emblée la requête de Nasuada. Elle s’efforce de nous sauver tous de Galbatorix et elle a besoin de notre soutien si nous voulons avoir une chance de triompher. Je ne vois pas l’avenir, mais je pense que tes dons seraient une arme idéale contre le roi félon. Tu pourrais prévoir ses attaques, nous dire comment contrecarrer ses sorts. Et, surtout, tu serais en mesure de sentir ses faiblesses, de nous indiquer les défauts de sa cuirasse, ce qui nous permettrait de l’atteindre.
— Il faudra trouver mieux que ça si tu tiens à ce que je change d’avis, Dragonnier.
— Je ne tiens pas à ce que tu changes d’avis, seulement à m’assurer que tu as pesé les conséquences de ta décision, que tu n’es pas allée un peu vite en besogne.
La fillette remua sur sa chaise sans rien dire.
« Qu’en pense ton cœur, ô Front Brillant ? » s’enquit alors Saphira.
Elva répondit d’une voix douce, sans la moindre trace de malice :
— J’ai parlé avec mon cœur, Saphira. Tout autre discours serait superflu.
Si Nasuada était frustrée par l’entêtement de la fillette, elle n’en laissait rien paraître. Impassible derrière un masque de gravité en accord avec la discussion, elle reprit :
— Je conteste ton choix, Elva. Toutefois, nous nous y conformerons puisqu’à l’évidence tu ne reviendras pas dessus. N’ayant pas l’expérience des souffrances que tu endures jour après jour, je ne saurais te le reprocher, et rien ne prouve qu’à ta place j’aurais décidé autrement. Eragon, s’il te plaît…
Le garçon s’agenouilla devant Elva, dont les grands yeux violets le fixaient tandis qu’il prenait ses petites mains brûlantes entre ses larges paumes.
— Ce sera douloureux, Tueur d’Ombre ? demanda Greta d’une voix chevrotante.
— En principe non. Je préfère ne rien affirmer. Lever des sorts est un art délicat, plus aléatoire que d’en jeter. Les magiciens s’y livrent rarement en raison des problèmes qu’il pose.
Les traits déformés par des rides d’inquiétude, Greta tapota le crâne d’Elva :
— Courage, petit chou, courage !
Elle ne parut pas remarquer le regard exaspéré que l’enfant darda sur elle.
Ignorant cette interruption, Eragon commença :
— Elva, écoute-moi. Il existe deux méthodes pour briser un enchantement. La première exige que le magicien à l’origine du sort s’ouvre à l’énergie qui alimente notre magie et…
— J’ai toujours eu des difficultés avec ça, intervint Angela, Voilà pourquoi j’utilise des potions, des plantes ou des objets naturellement chargés de magie plutôt que des incantations.
— Si cela ne t’ennuie pas, Angela…
Des fossettes creusèrent les joues de la sorcière :
— Désolée. Continue.
— Bien, grommela Eragon. La première exige que le magicien d’origine…
— Ou la magicienne, intervint Angela.
— Tu vas me laisser finir ?
— Pardon.
Eragon nota que Nasuada réprimait à grand-peine un sourire.
— Donc, le magicien s’ouvre au flux d’énergie qu’il porte en lui et, en ancien langage, il se rétracte : il retire les mots qui constituaient son sort ainsi que les intentions qui le motivaient. Comme tu t’en doutes, ce n’est pas facile. Si le magicien se trompe sur l’intention, il modifie l’enchantement au lieu de le lever. Et il lui faut ensuite défaire deux sorts imbriqués l’un dans l’autre. La seconde méthode consiste à jeter un nouveau sort afin d’annuler les effets du premier. Ainsi, on le neutralise sans l’éliminer. Avec ta permission, c’est celle que je compte employer.
— Une solution très élégante, déclara Angela. Peut-on savoir qui fournira le flux continu d’énergie nécessaire à maintenir ce contre-sort ? Et, pendant que nous y sommes, quels sont les inconvénients de cette seconde méthode ?
— L’énergie devra venir de toi, dit-il en pressant les mains de la fillette, qu’il n’avait pas quittée des yeux. Ton endurance s’en trouvera quelque peu réduite, pas de beaucoup. Tu ne courras pas aussi vite ni aussi loin, tu ne soulèveras pas autant de bûches pour le feu que ceux qu’aucun enchantement de ce genre n’affecte.
— Pourquoi tu ne me la fournis pas, cette énergie ? Après tout, c’est ta faute si je suis dans cet état.
— Je le ferais de bon cœur, Elva, seulement, plus je m’éloignerais et plus il me serait difficile de te la transmettre. Si j’allais à un mile d’ici… un bon mile, eh bien, l’effort me tuerait. Quant aux inconvénients, le seul risque est que le contre-sort ne bloque pas les effets de ma bénédiction s’il est mal formulé. Auquel cas, je lancerai un autre contre-sort.
— Et s’il échoue aussi ?
— Eh bien, je me rabattrai sur la première méthode. Ce que j’aimerais éviter car, si c’est le seul moyen de lever intégralement un sort, en cas d’échec ta situation pourrait être pire qu’elle ne l’est maintenant.
— Je comprends, dit Elva avec un hochement de tête.
— Tu me donnes ta permission, alors ?
Elle fit signe que oui, et il se prépara. Après une grande inspiration, il se concentra, les yeux mi-clos, et se mit à parler en ancien langage. L’un après l’autre, les mots tombaient de ses lèvres, lourds de conséquences ; afin qu’il n’y ait pas d’incident malheureux, il veillait à articuler chaque syllabe, chaque son étranger à sa langue natale avec le plus grand soin. Le contre-sort était gravé en lettres de feu dans sa mémoire. Au retour de Helgrind, il avait passé de nombreuses heures à le créer, le peaufiner, l’améliorer encore en prévision du jour où il tenterait de réparer les torts qu’il avait causés à Elva. Tout en parlant, il était conscient du soutien de Saphira qui lui transmettait sa force et qui le surveillait, prête à intervenir si elle pressentait un lapsus. L’incantation était d’autant plus longue et complexe qu’il avait cherché à couvrir toutes les interprétations possibles de sa bénédiction initiale. Cinq longues minutes s’étaient écoulées lorsque, enfin, il en prononça la dernière phrase, le dernier mot, la dernière syllabe.
Dans le silence qui suivit, la déception se peignit sur le visage d’Elva.
— Je les sens toujours, dit-elle.
— Qui ? demanda Nasuada en se penchant vers l’enfant.
— Toi, lui, elle, tous ceux qui souffrent. Ils ne m’ont pas quittée ! Le besoin de les soulager a disparu, mais leur douleur reste en moi.
— Eragon ? Qu’as-tu à répondre ?
Il plissa le front :
— Un détail m’aura échappé. Donne-moi le temps d’y réfléchir et j’élaborerai une formule pour corriger ça. J’avais bien envisagé d’autres…
Perplexe, il s’interrompit. Le contre-sort n’avait pas produit l’effet attendu, et mettre en œuvre un enchantement qui épargnerait ces souffrances à Elva serait beaucoup plus difficile que lever la bénédiction. Un mot de travers, une phrase mal construite, et il risquait de détruire sa sensibilité, aux autres, à elle-même, à sa propre douleur physique ; si elle était blessée, elle ne s’en rendrait pas compte immédiatement…
Il en débattait avec Saphira quand la fillette s’exclama :
— Non !
Surpris, il reporta son attention sur elle.
Elva rayonnait, triomphante, elle souriait de toutes ses petites dents scintillantes, et ses yeux pétillaient :
— Non, n’essaie plus rien.
— Mais enfin… Pourquoi ?
— Parce que je ne veux pas que d’autres sorts se nourrissent de moi. Et parce que je peux les ignorer ! Je viens juste de m’en apercevoir.
Tremblant d’excitation, elle agrippa les bras de sa chaise :
— Sans ce besoin de venir en aide à tous ceux qui souffrent, je peux ignorer leurs maux, leurs chagrins, ça ne me rend plus malade ! Je peux ignorer cet homme dont on a amputé la jambe, cette femme qui s’est ébouillanté la main ; je peux les ignorer, je ne me sens pas plus mal ! Je ne parviens pas à tout bloquer, pas encore, mais quel soulagement ! Quel silence béni ! Plus de coupures, de plaies, de bosses ni de bobos, plus de fractures. Fini les petits soucis mesquins de jeunes évaporées. Fini les angoisses des femmes abandonnées et des maris trompés. Fini les milliers de blessures insupportables d’une guerre entière. Fini l’épouvantable terreur qui précède les ténèbres de la mort.
Des larmes roulaient sur ses joues, elle riait dans un étrange gazouillement rauque qui hérissait la nuque d’Eragon.
« Qu’est-ce qui te prend ? demanda Saphira. Tu es folle ? Même si tu es capable de t’en protéger, pourquoi rester enchaînée aux souffrances des autres quand Eragon peut encore t’en débarrasser ? »
Le regard d’Elva s’emplit d’une joie malsaine :
— Je ne serai jamais comme les gens ordinaires. Si je dois me distinguer, laissez-moi ce qui me différencie d’eux. Tant que je contrôle ce pouvoir, et il semblerait que ce soit le cas, je n’ai plus d’objections puisque j’accepte ce fardeau de mon plein gré, qu’il ne m’est plus imposé par la magie d’Eragon. Ha ! À partir d’aujourd’hui, je ne réponds plus à rien ni à personne. Si j’aide quelqu’un, c’est parce que je le veux bien. Si je sers les Vardens, c’est parce que ma conscience m’y invite, pas parce que tu me le demandes, Nasuada, ni parce que je vais encore vomir si je ne le fais pas. J’agirai selon mon bon plaisir, et malheur à ceux qui s’opposeront à moi, car je connais leurs peurs et je n’hésiterai pas à en jouer pour satisfaire mes désirs.
— Elva ! s’exclama Greta. Cesse de raconter des horreurs ! Tu ne penses pas ce que tu dis !
La fillette se retourna si vite que ses cheveux se déployèrent en éventail derrière elle :
— Ah, c’est vrai ! Je t’avais oubliée, toi, ma chère nourrice. Toujours présente, toujours aux petits soins. Je te suis reconnaissante de m’avoir adoptée quand ma mère est morte, d’avoir veillé sur moi depuis Farthen Dûr. Cela dit, je n’ai plus besoin de tes services. Je vivrai seule, je serai mon propre maître, je ne rendrai de comptes à personne.
Ébranlée, la vieille femme se couvrit le visage de sa manche en reculant.
Eragon n’en croyait pas ses oreilles. Si Elva devait abuser de ses dons, mieux valait les lui enlever. En consultation avec Saphira, qui partageait son opinion, il choisit le plus prometteur des nouveaux contre-sorts imaginés un peu plus tôt.
Il n’avait pas ouvert la bouche pour prononcer la formule que, vive comme un serpent, Elva pressa la main contre ses lèvres. Saphira rugit, assourdissant son Dragonnier à l’ouïe trop sensible. Tous restèrent sous le choc, sauf Elva, qui n’avait pas bougé et bâillonnait toujours Eragon.
« Lâche-le, bébé ! »
Alertés par le grondement de Saphira, les six gardes de Nasuada firent irruption sous la tente, l’arme au poing, tandis que Lupusänghren et les elfes se précipitaient vers Saphira, se rangeaient de chaque côté d’elle et soulevaient la toile pour voir ce qui se passait. Sur un signe de Nasuada, les Faucons de la Nuit rengainèrent leurs armes, mais les elfes demeurèrent sur le qui-vive, prêts à l’action. Leurs lames brillaient d’un éclat glacial.
Imperturbable malgré le branle-bas qu’elle avait déclenché et les épées pointées sur elle, Elva observait Eragon comme elle aurait examiné un bizarre scarabée trouvé sur le bord de sa chaise. Puis elle sourit avec tant de douceur et d’innocence qu’il s’étonna d’avoir douté d’elle.
— Eragon, ne fais pas cela, dit-elle d’une voix de miel liquide. Si tu jettes ce sort, tu me nuiras autant que la dernière fois et tu le regretteras. Chaque soir, en te couchant, tu penseras à moi, et le souvenir de ton crime te tourmentera sans relâche. Tu allais commettre une mauvaise action, Eragon. Es-tu le juge de ce monde ? Me condamneras-tu pour rien, sur des intentions que tu me prêtes sous prétexte que ma conduite te déplaît ? Cette voie mène au plaisir dépravé de manipuler les autres pour sa propre satisfaction. Galbatorix approuverait.
Alors seulement, elle le relâcha. En proie à un trouble profond, il resta comme tétanisé. Elle l’avait touché au cœur, il n’avait pas d’arguments à lui opposer ; ses questions, ses remarques étaient celles-là mêmes qu’il rabâchait. La connaissance qu’elle avait de lui le glaçait jusqu’aux os.
— Je te sais gré d’être venu aujourd’hui rectifier ton erreur, Eragon. Peu de gens sont enclins à réparer les torts qu’ils ont causés. N’imagine cependant pas t’être gagné mes faveurs. Tu as rétabli l’équilibre de ton mieux, c’était la moindre des choses. Tu ne m’as en rien dédommagée pour ce que j’ai enduré, ce n’est pas en ton pouvoir. Alors, une prochaine fois, quand nos chemins se croiseront, Eragon le Tueur d’Ombre, ne me compte ni pour amie ni pour ennemie. Je suis partagée en ce qui te concerne, Dragonnier. La suite dépend de toi… Saphira, tu m’as offert l’étoile de mon front, tu as toujours été bonne envers moi. Je suis et demeure à jamais ta fidèle servante.
Relevant le menton pour se grandir, Elva regarda ceux qui l’entouraient du haut de ses trois pieds et demi avant de conclure :
— Eragon, Saphira, Nasuada… Angela, bonne journée à vous.
Sur ces mots, elle pivota sur ses talons et gagna la sortie. Les Faucons de la Nuit s’écartèrent pour la laisser sortir.
— Quel monstre ai-je créé là ? murmura Eragon, abasourdi.
Les deux gardes Urgals touchèrent le bout de leurs cornes, geste rituel dans leur tradition pour se protéger du mauvais sort.
— Nasuada, je suis désolé. Je crains que mon intervention n’ait servi qu’à aggraver les choses.
Plus calme qu’un lac de montagne, elle ajusta les plis de sa robe avant de lui répondre :
— Aucune importance. La partie se complique. En approchant d’Urû’baen et de Galbatorix, il fallait s’y attendre.
Quelques instants plus tard, Eragon perçut le mouvement d’un objet qui volait dans sa direction. Malgré ses réflexes, il n’esquiva pas assez vite pour échapper à la gifle magistrale qui claqua sur sa joue et le déséquilibra. Il buta contre une chaise, fit une roulade et se redressa d’un bond, le coude gauche levé pour se protéger le visage, prêt à frapper de la main droite avec son couteau de chasse, qu’il avait dégainé pendant sa culbute. À son grand étonnement, il s’aperçut que son agresseur n’était autre qu’Angela. Les elfes s’étaient regroupés derrière la voyante pour la soumettre en cas de récidive ou l’escorter dehors si Eragon en donnait l’ordre. À ses pieds, poil hérissé et toutes griffes dehors, Solembum montrait les crocs.
Ignorant les elfes, dont il n’avait que faire en cet instant, Eragon demanda :
— Quelle mouche t’a piquée, Angela ? Pourquoi m’avoir frappé ?
La bouche pleine d’un liquide tiède au goût métallique, il grimaça : sa lèvre fendue saignait.
La sorcière rejeta ses boucles en arrière avec humeur :
— Maintenant, je vais devoir passer les dix prochaines années à éduquer Elva pour lui apprendre à bien se tenir ! Ce n’est pas du tout ce que j’avais prévu !
— À l’éduquer ? s’exclama Eragon. Tu n’y arriveras pas. Elle t’en empêchera aussi facilement qu’elle m’a fait taire.
— Ça, j’en doute. Elle ne sait pas ce qui me chagrine ni ce qui pourrait me blesser. J’y ai veillé dès notre première rencontre.
— Vous nous donneriez le secret de votre sortilège ? s’enquit Nasuada. Vu la tournure des événements, il serait prudent que nous ayons un moyen de défense contre Elva.
— Non, je le garde pour moi, déclara l’herboriste avant de sortir à son tour, suivie de Solembum, dont la queue ondulait avec grâce.
Les elfes rengainèrent leurs lames et se retirèrent à quelque distance de la tente.
Nasuada se massa les tempes en soupirant :
— Ah, la magie !
— Oui, la magie, acquiesça Eragon.
Tous deux reportèrent leur attention sur Greta, qui s’était jetée à terre, qui pleurait, gémissait en s’arrachant les cheveux, se martelait le visage de ses poings, tirait sur son corsage à l’arracher :
— Oh, ma pauvre chérie ! Mon doux agneau perdu ! Que va-t-elle devenir, toute seule ? Oh, quelle tristesse ! Mon petit bouton de rose m’a rejetée ! Et moi qui me suis cassé le dos ! Quelle piètre récompense pour mes peines ! Oh, monde ingrat et cruel qui nous vole notre bonheur ! Mon adorable chou, ma fleur des prés, ma charmante anémone ! Partie ! Elle est partie ! Sans personne pour veiller sur elle… Tueur d’Ombre ! Je t’en prie, ne l’abandonne pas !
Eragon prit la vieille nourrice par le bras, l’aida à se relever, la consola en promettant que Saphira et lui surveilleraient Elva de près, « entre autres raisons parce qu’elle pourrait tenter de nous planter un couteau entre les côtes », commenta pour lui la dragonne.